La lamentation nous révèle le véritable visage de Dieu

La plupart d’entre nous sont profondément mal à l’aise devant la souffrance sous toutes ses formes. La maladie et la mort chez ceux qui nous entourent nous forcent à reconnaître notre propre fragilité. La dépression et le désespoir nous placent devant nos propres mécanismes d’évitement, les tactiques que nous employons pour nous distraire de la solitude et de l’ennui. L’anxiété nous incite à regarder à l’intérieur de nous-mêmes pour en découvrir la source.

Si nous sommes honnêtes, nous voulons très souvent éviter tout ce qui n’est pas sourires, rires, et légèreté. C’est pourquoi nous recherchons constamment de nouvelles expériences positives afin de faire perdurer l’illusion que la vie comblée n’est qu’une éternelle succession de cafés et de visites au IKEA.

Étant donné notre tendance innée et culturellement approuvée à vouloir éviter la souffrance, que faire lorsque celle-ci ne peut plus être ignorée? Que faire devant la souffrance chez soi et chez nos êtres chers?

Les pleurs et le deuil sont inévitables dans la vie. Nous le savons et l’acceptons, bien qu’à contrecoeur, lorsque nous n’avons plus le choix. Pourtant, le « côté obscur » de la vie est une partie intégrale de l’expérience humaine. Fort heureusement, il existe une pratique qui nous permet d’intégrer ce côté sombre au reste de notre expérience. Pratiquée depuis les temps anciens, la lamentation n’était pas perçue par les peuples de l’Antiquité comme une chose négative, même s’il s’agissait d’une réponse à des circonstances négatives. Il s’agissait simplement de l’expression de l’âme adéquate en réaction à la souffrance et la désolation. C’est pour cette raison que la Bible est remplie d’exemples de lamentation.

Job

Le livre de Job est un livre qui date d’au moins trois millénaires. C’était un livre en avance sur son temps à l’époque de sa composition, et il ne l’est pas moins aujourd’hui. Job était un homme bon et intègre selon la perspective de l’auteur et de Dieu.[1] Dès les premiers versets du livre, nous découvrons dans la bouche de l’Accusateur (Satan) la question autour de laquelle se construit le reste de l’histoire : « pourquoi Job craint-il Dieu? » N’est-ce pas parce que Dieu a « élevé comme un rempart de protection autour de lui, autour de sa maison, et autour de tous ses biens ? »[2]

La quarantaine de chapitres qui suivent nous invitent à considérer le cadre moral du monde et la nature de Dieu, puisque ce livre présuppose sa souveraineté. Job perd tout : sa fortune, sa santé, sa famille. Il est réduit à rien. Après une semaine de silence en signe de solidarité avec Job dans sa souffrance, ses amis tentent d’expliquer ce qui lui est arrivé à l’aide d’un paradigme inadéquat et erroné. Job écoute, se lamente, exprime sa colère et propose ses propres réflexions sur sa situation.

À la fin du livre, Job reconnaît les limites de sa compréhension, surtout en ce qui a rapport à Dieu.[3] Pourtant, Dieu déclare toujours son plaisir envers Job, malgré le fait que toutes les explications théologiques de ses amis niaient cette possibilité.[4] Naturellement, Dieu est lui aussi déclaré juste. Comment est-ce possible qu’un Dieu juste ait pu permettre à toute cette souffrance non méritée d’atteindre Job, s’il prenait plaisir en lui? Cette équation ne fonctionne pas. Si l’on hérite nécessairement de ce que l’on mérite, comment Dieu pouvait-il être bon s’il a permis de telles choses?

La lamentation

Ni Job ni le livre qui porte son nom n’offrent de réponses à cette question. Néanmoins, Job est ressorti transformé de cet épisode noir de sa vie, sans être sujet, d’après ce qu’on peut voir, à des traumatismes en lien avec son expérience.[5] Ce n’est pas parce que Job a pu comprendre le pourquoi de sa souffrance qu’il a pu s’en sortir ainsi. Ce n’est pas non plus parce qu’il est demeuré inébranlable devant l’épreuve. C’est la lamentation qui lui a permis de persister à travers la souffrance, l’incompréhension et même les fausses accusations pour devenir l’une des premières personnes dans l’histoire de la foi à reconnaître son besoin d’un intermédiaire pour comprendre la véritable nature de Dieu.

On ne pense pas ordinairement à Job en tant que prophète. Mais son histoire dévoile l’une des images les plus claires du Messie à venir parmi les livres de l’Ancien Testament. Dans son livre, A Sacred Sorrow, Michael Card dit ceci : « Le véritable miracle de Job est la façon dont il découvre Jésus de manière intuitive à travers sa souffrance et son impression d’être abandonné de Dieu. »[6]

Jusqu’à ce que Jésus lui-même nous révèle Dieu à travers sa vie et son enseignement,[7] le Dieu monothéiste était perçu à travers l’équation des représailles. La justice se résumait à la conséquence appropriée pour la faute commise.[8] C’est selon cet ordre d’idées que les arguments du livre de Job sont avancés, même la plupart des arguments de Job lui-même. Heureusement, Job ne fait pas qu’argumenter. Il se jette sur Dieu dans la lamentation. Il défend à la fois sa propre justice et celle de Dieu sans toutefois avoir une formule qui puisse expliquer comment cela est possible.

Pour ma part, je sais que celui qui me rachète est vivant
et qu’il se lèvera le dernier sur la terre.
Quand ma peau aura été détruite, en personne je contemplerai Dieu.
C’est lui que je contemplerai, et il me sera favorable.
Mes yeux le verront, et non ceux d’un autre.
Au plus profond de moi, je n’en peux plus d’attendre.[9]

Dans ces versets, Job embrasse la tension de sa situation impossible en déclarant que Dieu (celui qui est ultimement responsable de sa souffrance) sera aussi la source de son secours. C’est impossible et même absurde! Mais cela nous donne un aperçu de « celui qui allait venir » pour racheter l’humanité, Jésus, le Messie. Celui qui nous donnerait de voir Dieu d’une manière nouvelle.

Jésus

Jésus a dit : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés! »[10] Les béatitudes sont au coeur du message de Jésus bien qu’elles paraissent illogiques, comme plusieurs des enseignements de Jésus d’ailleurs. C’est pourquoi certaines personnes considèrent Jésus comme étant naïf et son enseignement idéaliste et irréaliste. Ces mêmes personnes croient que Jésus a dû être surpris d’avoir terminé ses jours cloué à une croix. Mais Jésus savait que son enseignement allait le mener à une telle fin. C’est la fin réservée à la majorité des révolutionnaires, et le message de Jésus était bien plus que révolutionnaire.

Jésus savait que la plupart des gens n’allaient pas le comprendre, même ses propres disciples.[11] Il enseignait que Dieu n’était pas comme ce que l’on disait de lui, et que son royaume ne fonctionnait pas selon le paradigme des représailles. Au contraire, le Royaume de Dieu qu’il est venu inaugurer allait fonctionner selon le paradigme de la restauration et de la réconciliation.[12] C’est ainsi que la mort de Jésus, la plus grande injustice de l’histoire, a révélé une vision de Dieu jusqu’alors inimaginable. Les sorts de Job et de Jésus expriment tous deux une réalité qui transcende la vision qu’ont encore la majorité des gens de Dieu, y compris bon nombre de chrétiens : un Dieu en colère, axé sur le châtiment.

La croix

La croix est le plus grand des paradoxes. Comment Dieu a-t-il pu être à la fois le justicier et le condamné, l’accusé et l’accusateur, et rester intègre à lui-même? Nous avons des tomes de théologie qui tentent de répondre à cette question, sans toutefois réussir à changer la perception unilatérale que nous avons d’un Dieu qui est principalement concentré sur l’obtention de son droit : le juste châtiment qu’il peut nous infliger en raison de notre péché.

Mais Jésus est bien plus qu’une variable de l’équation divine, un substitut permettant à Dieu d’exprimer sa colère envers nous, confirmant ainsi la vision ancienne d’un Dieu en colère et détaché de notre expérience. Jésus est celui qui est venu jusqu’à nous dans son incarnation, qui a souffert avec nous dans sa crucifixion et qui vit en nous depuis sa résurrection. Comme nous, il a aussi embrassé l’incompréhensible dans ses lamentations.

Tout comme Job, il a fallu que Jésus persévère malgré l’incohérence de sa situation. Entre Gethsémané, quand Jésus dit : « Non ma volonté, mais la tienne soit faite » et ses derniers instants sur la croix lorsqu’il s’exclama : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné! », Jésus expérimenta toute l’absurdité de l’injustice et de la souffrance. À la croix, seules ses lamentations pouvaient dire vrai.

Sans abandonner sa confiance dans la bonté et l’amour inconditionnel de son Père, il expérimenta l’absence de sa présence alors qu’il portait les fautes de ceux qui l’accusaient faussement : « …alors que nous pensions que Dieu l’avait puni, frappé et humilié … c’est pour nos péchés qu’il a été percé, c’est pour nos fautes qu’il a été brisé. »[13] Et de peur de tomber dans le piège d’un Jésus gentil et d’un Dieu sévère, rappelons-nous l’unité qui existe au sein de la Trinité : « Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même, en n’imputant point aux hommes leurs offenses. »[14] Dieu a lui-même souffert pour nous et avec nous.

La croix nous révèle l’amour divin comme une chose tangible. Aussitôt que nous tentons de déraciner la croix du sol dans lequel elle est plantée, nous perdons de vue le fait que la Trinité, depuis l’incarnation, comprend de manière viscérale ce que c’est de souffrir, d’être incompris, d’être sujet à l’injustice. Dieu a porté en lui-même le plus grand paradoxe à la croix.

À Gethsémané, Jésus a exprimé une lamentation plus profonde que quiconque d’entre nous ne connaitra jamais. Peu importe l’intensité de notre lamentation, nous pouvons dire avec le prophète Jérémie : « les bontés de l’Éternel ne sont pas à leur terme et ses tendresses ne sont pas épuisées. Chaque matin, elles se renouvellent. Oui, ta fidélité est grande ! »[15] C’est avec les larmes aux yeux que nous pouvons voir Dieu le plus clairement, car il est près de nous dans notre souffrance.

Image de Clément Falize


      1. Job 1.1,8.
      2. Job 1.10.
      3. Job 42.1-6. Voir aussi 40.1-8. Dieu réprimande Job d’avoir prit part à une interprétation dualiste de sa situation, comme ses amis, ce qui l’a porté à devoir mettre le blâme sur Dieu afin de défendre son innocence.
      4. Job 42.7-9.
      5. Job 42.16.
      6. Card, Michael. A Sacred Sorrow: Reaching Out to God in the Lost Language of Lament, p. 45.
      7. Jean 14.9.
      8. Le lex talionis (une dent pour une dent…) existait pour restreindre une représaille trop forte, voire vindicative.
      9. Job 19.25-27.
      10. Matthieu 5.4
      11. Mathieu 16.21-23.
      12. 2 Corinthiens 5.19.
      13. Ésaïe 53.4b-5a.
      14. 2 Corinthiens 5.19.
      15. Lamentations 3.22-23.