Là où Jésus envoie ses disciples

En parallèle à la promesse de la vie éternelle, ce que l’Évangile de Jésus-Christ offre à ses disciples est une identité renouvelée ainsi qu’un sens ranimé et transformé de leurs vies. En continuité avec le texte de Genèse 1,[1] ceux qui croient en Jésus sont transformés à son image,[2] lui qui est l’image de Dieu.[3] De plus, ils sont envoyés dans le monde afin de participer de nouveau à sa gouvernance, selon l’esprit et les principes des béatitudes.[4] C’est pourquoi ils prient : « que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».[5] C’est dans ce monde, dans les lieux où il nous est donné de vivre et de laisser notre marque sur les enjeux courants, que nous, ses disciples, travaillons chacun et ensemble à notre salut.[6]

C’est dans le cadre de notre citoyenneté terrestre que nous témoignons de notre citoyenneté et appartenance au royaume de Dieu…

« Comme le Père m’a envoyé, ainsi je vous envoie dans le monde ».[7] Le lieu où les disciples de Jésus sont appelés à vivre, interpréter et exprimer leur foi est le même monde dans lequel le Père l’a envoyé, lui. C’est dans le cadre de notre citoyenneté terrestre que nous témoignons de notre citoyenneté et appartenance au royaume de Dieu, à travers notre participation à l’administration de ce monde. Quel était donc le monde dans lequel le Père a envoyé Jésus ?

Le monde

Le monde dans lequel Jésus est entré était avant tout politique. De ce fait, il est né à Bethléem[8] et puis devenu dans son enfance, un réfugié en Égypte.[9] Il s’agissait aussi d’un monde d’affaires et d’économie. Jésus a gagné sa vie en tant que charpentier. De plus, il enseigna à ses disciples à prêter sans espérer en tirer un profit et, encore, à ne pas amasser des trésors sur la terre.[10] Son monde était aussi celui des arts au sein duquel il est devenu un maître conteur, dont les paraboles attiraient des foules d’aussi loin que Jérusalem et la Judée. Enfin, c’était un monde culturel avec ses propres traditions. Afin de contribuer à la célébration d’un mariage, il a offert en quantité abondante un vin de grande qualité.

De la même manière, nous sommes envoyés par Jésus pour entrer dans les diverses sphères de la société (culturelle, sociale, politique…) avec la vision de ce que cette société pourrait potentiellement devenir sous le règne de Dieu. Ainsi, nous participons tous, chacun dans son domaine, à l’intendance équitable et juste du monde, comme serviteurs qui ont en vue le bien de tous les résidents de la ville, de la province, du pays et du monde. Voici comment l’exprime N. T. Wright :

Ce que vous faites dans le présent – en peignant, en prêchant, en chantant, en cousant, en priant, en enseignant, en construisant des hôpitaux, en creusant des puits, en faisant campagne pour la justice, en écrivant des poèmes, en prenant soin des nécessiteux, en aimant votre prochain comme vous-même – durera dans l’avenir de Dieu. Ces activités ne sont pas simplement des moyens de rendre la vie actuelle un peu moins bestiale, un peu plus supportable, jusqu’au jour où nous la laisserons complètement derrière… Elles font partie de ce que nous pouvons appeler la construction du royaume de Dieu.[11]

En fait, le seul modèle donné aux disciples pour assumer leur foi et leur mission sur terre est l’incarnation, la seule source et le seul moyen qui peut assurer la transformation du monde et de ses habitants. L’incarnation, c’est de vivre notre foi au cœur même de notre humanité commune. Quel que soit le lieu, le contexte et les circonstances où l’on se trouve, c’est « en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être ». De plus, il est à tout moment notre plénitude, « Christ en moi, l’espérance de la gloire ».[12] Cette vision est plus large que le cadre religieux dans lequel nous l’avons souvent confinée, car l’étendue de la rédemption est à la fois spirituelle (la relation avec Dieu), psychologique (la relation avec soi), sociale (la relation avec l’autre) et écologique (la relation avec la terre). En tant que chrétiens, nous devenons ambassadeurs de la réconciliation dans chacune des dimensions de la vie humaine, car le règne de Dieu est la réconciliation de toutes les réconciliations.

L’église

Le rôle des églises est de transmettre à leurs membres les disciplines spirituelles qui leur permettront de discerner comment le mieux assumer et approfondir leur foi tout en ayant les deux pieds dans le monde et de les soutenir dans leurs engagements propres dans lesquels ils sont appelés à manifester le royaume de Dieu. Ce ne sont pas les églises en tant qu’institutions qui peuvent incarner la foi au sein de la société, mais plutôt leurs membres. Ce sont les chrétiens en tant qu’individus qui sont appelés à vivre et éprouver leur foi dans les contextes qui sont les leurs et auprès des personnes qu’ils y rencontrent. Ils peuvent ainsi participer aux projets et aux débats de société selon leurs convictions personnelles en lien avec leur foi.

En tant que chrétiens, nous devenons ambassadeurs de la réconciliation dans chacune des dimensions de la vie humaine, car le règne de Dieu est la réconciliation de toutes les réconciliations.

Traditionnellement, les églises ont réduit leur compréhension de la mission au salut personnel et à l’implantation de nouvelles églises, le plus souvent en marge de la société et comme fin en soi. Au lieu d’envoyer leurs membres dans le monde, ils ont construit une ecclésiologie fondée sur la séparation du monde. Tout est centré sur l’église telle que nous le démontre le dessin qui suit. Compris de cette manière, le but premier des églises est le rassemblement des membres.

Figure 1 : Les sphères au service de l’Église

Je propose que le temps soit venu pour le mouvement évangélique de changer d’orientation et de se tourner de nouveau vers l’extérieur des églises, là où leurs membres ont à vivre une foi adulte au sein du monde. L’accent principal, en postchrétienté, n’est plus sur l’église rassemblée, mais sur l’église dispersée, encore mieux, l’église envoyée comme semence de bonne nouvelle au sein de la société. C’est ainsi que les églises deviendront missionnelles. C’est ainsi que les églises deviendront missionnelles. Comme l’a écrit Laurent Schlumberger : « L’Église existe pour ce qu’elle n’est pas : elle n’existe pas en vue d’elle-même, mais pour annoncer et manifester déjà le règne de Dieu qui vient ».[13]  Je reprends le même dessin, mais cette fois les flèchent sont tournées vers l’extérieur. Vous remarquerez que j’ai changé, au centre, le mot « église » pour « chrétiens dans la ville ». Selon cette vision ce sont eux, l’Église, et non l’institution qui est à leur service.

L’accent principal, en postchrétienté, n’est plus sur l’église rassemblée, mais sur l’église dispersée, encore mieux, l’église envoyée comme semence de bonne nouvelle au sein de la société. C’est ainsi que les églises deviendront missionnelles.

Figure 2 : L’Église au service de la société

Ce n’est pas que les églises cessent de se rassembler, mais le but de ses rassemblements est maintenant pour le soutien de leurs membres qui sont la présence de Christ dans le monde en vue du règne de Dieu. L’Église sert à équiper les chrétiens dans leur participation à la gouvernance du monde. Il est reconnu qu’une telle église fait preuve d’une plus grande fluidité, ce qui peut apporter des changements majeurs à la structure de l’église et au rôle pastoral. Ces changements peuvent être inconfortables, mais si cette manière de fonctionner ressemble plus au modèle incarnationnel que nous retrouvons dans la Bible, ne devrions-nous pas la mettre en pratique ? Surtout que ce faisant, nous donnons un sens à la vie spirituelle des chrétiens et affirmons concrètement la pertinence de la foi pour le bien commun ?


Image de Jp Valery sur Unsplash

      1. Versets 26-28.
      2. 1 Corinthiens 3.18.
      3. Colossiens 1.15.
      4. Mathieu 5.3-12.
      5. Mathieu 6.10.
      6. Philippiens 2.12.
      7. Jean 17.18.
      8. Luc 2.7.
      9. Mathieu 2.13-23.
      10. Mathieu 6.19-21.
      11. N.T. Wright, Surprised by Hope: Rethinking Heaven, the Resurrection, and the Mission of the Church, New York: HarperCollins Publishers, 2008, p 205.
      12. Actes 17.28 et Colossiens 1.27.
      13. Laurent Schlumberger, À l’Église qui vient, Lyon, Éditions Olivétan, 2017, p. 129.