C’était mon deuxième épisode dépressif en quatre ans. Je venais de subir un sevrage de venlafaxine absolument horrible, puis c’était le grand vide. 

On m’avait expliqué qu’il serait normal de voir des symptômes d’anxiété et de mal-être réapparaître, mais que ce serait temporaire. Toutefois, si les symptômes persistaient au-delà d’un mois à la suite du sevrage complet, il fallait consulter. Cela faisait maintenant trois mois que je persévérais dans l’espoir de m’en remettre, et ça n’allait pas mieux. Je faisais une rechute. J’étais de nouveau aux prises avec la dépression. Et je me sentais incapable de voir le bout du tunnel.

J’ai avec moi un poème (amateur et bien imparfait) composé à l’époque qui montre bien cette incapacité d’imaginer l’espoir. À chaque dépression, j’étais consumée d’un vif désir d’exprimer ce que je vivais. C’était comme si m’exprimer, c’était un peu aussi calmer ma douleur.¹

Mise en abîme Le jour se lève Mon corps, lui, reste inerte dans la chambre des oubliettes Habile à s’engourdir dans l’emboîtement des soupirs  Vivre est un grand motque j’ai perdudans le courant des exigences et le vide des faux-semblants L’autre aphasiec’est l’épuisement du peut-être signe d’une histoire sans repères Jusqu’à quand? jusqu’à quoi? Montre jusqu’où va ma foi  Vivre est un grand motque j’ai perdudans le courant des exigences et le vide des faux-semblants

La perte d’espoir est un sentiment complètement déroutant chez un chrétien, une espèce qui par définition est une créature d’espoir, un pratiquant de la résurrection. Sauf qu’il arrive que le chrétien perde de vue l’espoir qu’il a en Christ. Il ne le ressent plus et c’est une chose cruelle.² Vient alors un choix : l’abandon ou la lutte. Mais le mot lutte nécessite une clarification. Ici, on ne parle pas de refouler ce que l’on ressent et de tenter de faire comme si tout allait bien. Lutter signifie un travail où l’on se salit les mains. On retrousse nos manches pour aller au fond des choses. Chaque question est creusée, chaque semence est arrosée de prière. 

C’est aussi ce que l’auteur du 88e psaume semble avoir vécu.³  Il nous a offert son sombre poème à lui et cela nous rappelle le paradoxe de l’espoir : même lorsqu’on en a plus, il y en a toujours. Le théologien Jürgen Moltmann a dit que « la personne qui accepte sa propre souffrance et n’essaie pas de la réprimer ou de la repousser, montre la puissance de l’espoir. »⁴ Plus nos abîmes sont profonds, plus les étoiles de Dieu brillent au-dessus.⁵

Aujourd’hui, je ne sais pas ce que tu vis, si tu te trouves aux prises avec un flagrant manque d’espoir ou non. Si c’est le cas, je t’encourage à lutter, à chercher de l’aide, à oser mettre en lumière la noirceur à l’intérieur. La bonne nouvelle de Jésus n’a rien à craindre de tes ténèbres. Elle est assez forte, fiable et fidèle pour t’accompagner dans la vallée du deuil et de l’ombre.⁶

1 « Le discours dépressif est poétique. La prose ne capture pas l'expérience, c'est donc de la poésie ou du silence. Les personnes déprimées sont éloquentes, même lorsqu'elles se sentent vides au coeur de leurs émotions, dépourvues de personnalité. » - Edward Welch, Depression 2 Charles Spurgeon était du même avis : « L’esprit peut descendre bien plus bas que le corps, car il y a des fosses sans fond. La chair ne peut porter qu'un certain nombre de blessures et pas plus, mais l'âme peut saigner de dix mille façons, et mourir encore à chaque instant. » Tiré du livre de Zach Eswine, Spurgeon’s Sorrows. 3 Il est fort possible qu’on aille affaire avec plusieurs auteurs plutôt qu’un, car l’œuvre est signé les fils de Coré. Ça vaut la peine de le lire le au grand complet. Il s’agit du seul psaume où il n’y a aucune lueur d’espoir, ni même de déclaration de confiance en Dieu. Les vv 12-13 sont particulièrement éloquents : « Parle-t-on de ta bonté dans la tombe, de ta fidélité dans le gouffre de perdition? Tes miracles sont-ils connus dans les ténèbres, et ta justice au pays de l’oubli? » 4 Tiré du livre Tug of War de Wilhelm Villacota.  5 Idée empruntée du livre Valley of Vision, une compilation de prières anonymes. 6 La version TOB nous offre un angle intéressant sur le vv 4 du Psaume 23: « Même si je marche dans un ravin d’ombre et de mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi ; ton bâton, ton appui, voilà qui me rassure. » Image Paul Volkmer