Le jour où Dieu connut le deuil

Pour des raisons plutôt évidentes, le Vendredi saint et le dimanche de Pâques sont de loin les deux journées les plus fortement célébrés pendant la semaine sainte. Le vendredi, nous contemplons l’ampleur du sacrifice de Dieu en croix et le dimanche nous acclamons notre Dieu ressuscité. Mais dans l’ombre jetée par ces deux journées si importantes, il y a un shabbat, un samedi qui marque la fin d’une autre semaine, une journée de repos qui dans cette semaine particulière, marque la fin du monde comme on l’a connu jusqu’ici.

Où était Dieu?

Il faut nuancer délicatement l’idée que « Dieu était mort » pendant cette journée fatale entre la crucifixion et la résurrection. Dieu, en la personne de Jésus, le deuxième membre de la Trinité, était mort; c’est vrai. Pendant ce temps, le Père et le Saint-Esprit étaient bel et bien vivants. Mais il y a quelque chose d’important à saisir dans l’examen minutieux de la relation intertrinitaire de ce moment précis. Comme toute personne qui décède, Jésus a laissé des êtres chers derrière lui. Nous pouvons penser à ses disciples à qui il avait promis quelques jours auparavant: « Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous. »[1] Ou nous pouvons penser à sa mère qu’il confia aux soins de son disciple bien-aimé, Jean.[2] Mais j’aimerais attirer votre attention sur les personnes avec qui Jésus a entretenu la relation la plus intime depuis toute éternité : Dieu le Père et Dieu le Saint-Esprit, les deux autres membres de la Sainte Trinité.

Est-ce que je m’aventure dans la conjecture? Oui, nécessairement. Je ne prétendrai pas connaître les mouvements intérieurs de l’âme divine. Est-ce que je fais de l’anthropomorphisme? En d’autres mots, est-ce que j’essaye d’attribuer à Dieu des caractéristiques humaines qui n’ont pas leur place en lui? Je ne crois pas, car la rédemption de l’humanité a requis la participation totale de la Trinité, comme nous voyons avant, pendant et après la vie terrestre de Jésus. Bien que ce soit seulement Jésus qui se soit incarné pour devenir à la fois pleinement Dieu et pleinement homme, à travers sa « descente » vers l’humanité, Jésus s’est totalement associé à la condition humaine, et avec lui, le Père et l’Esprit Saint aussi. Il s’agit d’un mystère qui nous dépasse, mais c’est Dieu qui l’a voulu ainsi.

Comme l’a dit Saint Athanase : « Il est devenu ce que nous sommes, afin que nous devenions ce qu’il est. » Sans compromettre sa nature divine en péchant, Jésus a joint la Trinité à l’humanité une fois pour toutes par son incarnation. Et en retournant aux cieux le jour de son ascension, il a pour toujours joint l’humanité à Dieu comme il l’avait promis.[3]

Un sabbat entre la mort et la vie

Qu’est-ce que Dieu le Père et Dieu le Saint-Esprit pouvaient-ils ressentir pendant cette journée où leur danse d’amour (périchorèse) jusqu’alors ininterrompue depuis toute éternité fût suspendue par l’absence de Dieu le Fils, son corps dans le tombeau et son âme dans le séjour des morts? Ont-ils profité de leur perspective éternelle et de leur capacité à transcender la dimension temporelle pour « plier le temps » comme dans un trou de ver afin d’arriver directement à dimanche matin? Où, comme Jésus qui s’est écrié de la croix : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? », ont-ils eux aussi éprouvé la souffrance que devait apporter une si grande perte?

Plusieurs hypothèses et interprétations existent quant aux activités de Jésus pendant que son corps reposait dans le tombeau; en particulier qu’il vainquit Satan et les forces du mal, et qu’il libéra les saints morts avant lui une fois qu’il leur eut prêché la bonne nouvelle.[4] Et nous savons ce que faisaient ses disciples pendant cette journée. Ils se reposaient (en cachette) selon la loi du sabbat, les femmes ayant préparé des aromates et des parfums pour embaumer son corps avant le commencement du sabbat au coucher du soleil.[5]

Mais que se passait-il dans les cieux pendant cette journée? Cette question n’est pas généralement soulevée par la théologie systématique. Pourquoi? Parce que lorsque nous parlons de Dieu, nous le faisons habituellement en récupérant des versets d’ici et là dans la Bible afin de créer une liste d’abstractions par rapport à sa personne. Malheureusement, peu de gens passent suffisamment de temps à étudier la théologie pour en voir les défaillances.

En raison de ce phénomène, nous avons des doctrines comme celle de l’impassibilité de Dieu. En somme, cela veut dire que Dieu ne peut être atteint dans ses émotions par des influences externes. Bien que Dieu soit au-delà des faiblesses d’une sentimentalité humaine brisée, est-ce vrai que Dieu ne peut ressentir la souffrance, le deuil, la colère, la joie? L’important est de réaliser comment nos croyances par rapport à Dieu nous portent à interagir avec lui. Si nous croyons que Dieu s’intéresse seulement au « résultat final », n’ayant pas souffert à la vue de la souffrance qu’endura le Fils, nous ne pourrons pas venir à lui avec nos souffrances. Je crois qu’il n’existe pas de meilleur moment pour venir à Dieu tel que nous sommes que le Samedi saint, la journée où par amour pour l’humanité, la Trinité s’exposa à la mort et au deuil.

Que pouvait éprouver Dieu le Père, alors que son Fils était au séjour des morts? Que pouvait éprouver l’Esprit Saint alors que la musique de la danse divine s’était subitement éteinte? Je ne saurais vous le dire. Mais je peux proposer une estimation éclairée, me basant sur les nombreux passages où Dieu s’identifie avec son peuple dans leur souffrance. Le psaume 34.8 est un bel exemple de la compassion divine envers ceux qui souffrent: « …l’Éternel est proche de ceux qui ont le cœur brisé. » Mais de manière bien plus spécifique, le prophète Ésaïe annonça que le Messie à venir allait être « un homme de douleur habitué à la souffrance. »[6] Nous le voyons certainement dans sa passion, mais aussi quelques jours plus tôt alors que Jésus pleura sur le triste avenir de Jérusalem, cette ville bien-aimée de Dieu qui pourtant refusait la grâce qui lui était offerte.[7] À travers la souffrance de Jésus, la Trinité connut mystérieusement la souffrance qu’éprouvent les êtres humains. Et lorsque Jésus prit son dernier respire, le Père et l’Esprit connurent ce que c’est de perdre une partie de leur propre être.

Dieu est véritablement compatissant. La com-passion s’agit de « souffrir avec » une autre personne. Dieu ne s’est pas tenu à l’écart de la souffrance de son peuple, ni par le passé ni dans le présent. « Déchirez vos coeurs et non vos vêtements, et revenez à l’Éternel, votre Dieu; car il est compatissant et miséricordieux, lent à la colère et riche en bonté, et il se repent des maux qu’il envoie. »[8] Avant Jésus, il était possible de croire que Dieu exerçait son autorité sur la création depuis la sécurité de l’au-delà, mais plus maintenant. Jésus nous a promis d’être présent dans les beaux comme les mauvais jours : « …je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. » Il ne nous laisse pas orphelins. Il est compatissant, il souffre avec nous.

Pratique spirituelle

Je veux finir en proposant quelques méditations pour passer un temps intime avec Dieu en cette journée d’arrêt, de silence, de noirceur. Je t’invite à ne pas manquer cette occasion de connaître Dieu plus intimement. De le connaître comme quelqu’un qui veut être près de toi, qui est près de toi. Détermine dès cet instant de t’ouvrir à Dieu et d’interagir honnêtement avec lui.

Première méditation: Demande au Père, au Fils et au Saint-Esprit de te révéler ce que ce verset veut dire pour toi et lui dans la vie de tous les jours. Relis le passage trois fois, prenant une pause d’une minute entre chaque lecture. Écoute ce que Dieu veut te dire.

Non, je ne vous laisserai pas orphelins, mais je reviendrai vers vous. Sous peu, le monde ne me verra plus ; mais vous, vous me verrez parce que je vis et que, vous aussi, vous vivrez. Quand ce jour viendra, vous connaîtrez que je suis en mon Père ; vous saurez aussi que vous êtes en moi, et que moi je suis en vous.[9]

Deuxième méditation: Lis le passage suivant trois fois, et permets aux soucis, aux craintes et aux blessures qui t’écrasent de venir à la surface. Exprime-les devant Dieu, démontrant ainsi ta confiance dans sa compassion et sa miséricorde. Laisse Dieu apporter la guérison là où tu en as le plus besoin.

Venez à moi, vous tous qui êtes accablés sous le poids d’un lourd fardeau, et je vous donnerai du repos. Prenez mon joug sur vous et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vous-mêmes.[10]

Troisième méditation: Lis le passage suivant te mettant à la place de Marie, oignant les pieds de Jésus alors qu’elle était la seule personne qui semblait discerner ou même prendre au sérieux le fardeau que portait Jésus face à l’épreuve de la croix qui se dressait devant lui (bien qu’il l’ait annoncé à plusieurs reprises à son entourage). Demande à Dieu ce qui pèse sur son coeur en ce moment, comment il sent face à la souffrance actuelle dans le monde. Intéresse-toi à lui et transforme ces choses en prières et en intercessions. Sois solidaire avec Dieu comme il est solidaire avec sa création.

Six jours avant la Pâque, Jésus se rendit à Béthanie où habitait Lazare, qu’il avait ressuscité. On prépara là un festin en son honneur. Marthe s’occupait du service, et Lazare avait pris place à table avec Jésus. Marie prit alors un demi-litre de nard pur, un parfum très cher : elle le répandit sur les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux. Toute la maison fut remplie de l’odeur de ce parfum.[11]

 

Termine ce temps avec la prière que Jésus nous a légué :

Notre Père qui es aux cieux! Que ton nom soit sanctifié; Que ton règne vienne; Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien; Pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés; Ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du malin. Car c’est à toi qu’appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire. Amen

Image de David Rodrigo

  1. Jean 14.18.
  2. Jean 19.25-27.
  3. Jean 14.20.
  4. Voir 1 Pierre 3.19 en particulier.
  5. Luc 23.56.
  6. Ésaïe 53.3.
  7. Mathieu 23.37 : « Ah, Jérusalem ! Jérusalem ! Toi qui fais mourir les prophètes et qui lapides ceux que Dieu t’envoie ! Combien de fois j’ai voulu rassembler tes habitants auprès de moi comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes ! Mais vous ne l’avez pas voulu ! »
  8. Joël 2.13.
  9. Jean 14.18-20.
  10. Mathieu 11.28-29.
  11. Jean 12.1-3.