[Note de l’éditrice: Cet article est écrit par Jessica Debanné Thiessen et est d’abord paru en anglais sur son site Just Jess Debanne, il a été traduit et publié avec son aimable autorisation.]

 

La tradition dans laquelle j’ai grandi ne mettait pas l’accent sur Marie, ni même la vénérait. C’est comme si j’avais un malaise chaque fois qu’on mentionne ou loue Marie – peut-être par crainte qu’elle n’obstrue ma vision de Dieu? Je n’en suis pas sûre. Mais, à vrai dire, je pense que beaucoup d’évangéliques, et plus largement de protestants, peuvent comprendre: nous accordons très peu d’attention à cette grande femme de foi, afin de nous distancer de la vénération de Marie en tant que sainte. Et comprenez-moi bien alors que vous commencez à lire cet essai: je n’adore pas Marie, et je ne compare pas son sacrifice à celui de Dieu et à la crucifixion.

Mais je dois dire que ces dernières années, j’ai développé une affection pour Marie. En l’étudiant dans les Écritures, j’ai l’impression que le grand mystère de l’incarnation m’émerveille d’autant plus. L’idée qu’une jeune femme de la Palestine du Ier siècle devienne la mère de Dieu est extraordinaire. Et, plus généralement, l’idée que le Dieu de l’univers l’habite et naisse sous la forme d’un bébé, tout petit et délicat, est pour moi l’un des aspects les plus attirants et les plus incroyables du christianisme.

L’adoration humble et pleine de foi de Marie, exprimée dans le Magnificat, m’inspire. Dans ce chant de jubilation que l’on trouve dans l’Évangile de Luc, la connaissance des Écritures hébraïques dont elle fait preuve est frappante. Je prie pour que, moi aussi, je puisse chanter ces paroles de courage et de foi comme elle l’a fait:

Mon âme célèbre la grandeur du Seigneur
et mon esprit se réjouit en Dieu, mon Sauveur,
parce qu’il a porté le regard
sur son humble servante. (Segond 21)

Magnifique.

The Annunciation, par Henry Ossawa Tanner, 1898, Philadelphia Museum of Art, Philadelphia

Il existe une myriade de peintures représentant l’Annonciation, mais j’aime particulièrement celle d’Henry Ossawa Tanner, que j’ai ajoutée ci-dessus. Elle est peu conventionnelle. Contrairement à la plupart des artistes qui ont représenté le moment où l’ange Gabriel annonce à Marie qu’elle portera le Fils de Dieu, Tanner n’a pas orné Marie d’une auréole, ni d’aucun attribut sacré. (Soit dit en passant, je suis légèrement… ou pas si légèrement… offensée chaque fois que je vois des tableaux où Marie est ornée d’une auréole alors que l’enfant Jésus qu’elle tient dans ses bras n’en a pas. Mais c’est une autre histoire). Dans ce tableau, Marie a l’air d’une adolescente dans une maison du Moyen-Orient, portant des vêtements de paysanne. L’ange apparaît sous la forme d’un faisceau de lumière.

J’aime ce tableau pour sa simplicité et pour l’humanité évidente de Marie. Ici, son environnement est simple, dans des tons poussiéreux. Ils me rappellent que la mère de Jésus était issue d’un milieu modeste. Il est incroyable de penser que l’une des plus grandes tâches jamais confiées à un être humain aurait été confiée à une femme marginale, comme elle.

Dans tant d’autres peintures qui représentent cette même scène, Marie apparaît presque comme un accessoire, décorée comme un ange ou un roi. Souvent, elle est sans expression, comme si le destin divin qui lui était réservé lui avait été clairement annoncé et qu’elle avait docilement acquiescé.

Ce n’est pas le cas ici. Remarquez ses mains jointes, sa tête penchée, le regard interrogateur et le trouble sur son visage. Dans le tableau de Tanner, je vois une jeune femme qui réfléchit et discerne lentement ce qu’on lui demande. Elle est réfléchie et interrogative, elle n’est certainement pas passive. 

Lorsque je prends un moment pour me demander ce qu’elle peut bien penser, je me retrouve avec des idées complexes et quelque peu dérangeantes.

Une amie qui m’est chère, qui ne partage pas mes convictions chrétiennes, m’a confié un jour que sa plus grande aversion à l’égard du message chrétien est l’idée de la conception du Christ.

« Pourquoi les chrétiens acceptent-ils que leur Dieu ait violé une jeune femme et l’ait forcée à concevoir son fils? »

Ça m’a secoué.  Troublée, je me suis demandé, est-ce que cela m’avait échappé pendant tout ce temps? 

Marie est relativement impuissante devant Dieu. A-t-elle vraiment consenti à tout cela? 

En y réfléchissant davantage au fil des ans et en étudiant Marie telle qu’on la trouve dans la Bible, j’observe qu’elle avait le choix et le pouvoir d’agir. Dans l’évangile de Luc, chapitre 1: 26-38, l’ange explique l’immaculée conception à Marie au futur – et non au présent ou au passé. En effet, le Saint-Esprit n’est pas venu sur Marie et la puissance du Très-Haut ne l’a pas couverte avant qu’elle n’ait fait cette affirmation essentielle:

« …Que ta parole s’accomplisse pour moi. »

L’auteur Karen Swallow Prior, dans son article perspicace intitulé « Let It Be : Mary’s Radical Declaration of Consent », le dit clairement:

« Il s’avère que l’Annonciation invite Marie à donner une tournure très moderne à un événement très pré-moderne: le consentement verbal. »

Ce n’est qu’après que Marie ait prononcé ces paroles que l’enfant Jésus fût conçu. La doctrine du consentement éclairé joue ici aussi un rôle: Marie pose des questions et l’ange donne des détails. Lorsqu’elle dit « qu’il en soit ainsi », Marie accepte volontairement, en toute connaissance de cause et avec courage son rôle en tant que femme qui portera le Messie.

C’est remarquable compte tenu du contexte: le Proche-Orient ancien n’est pas exactement connu pour sa haute estime des femmes, ni de leur corps. Et Prior souligne astucieusement que l’explication de l’ange sur le fait que l’Esprit « recouvre » Marie est « …le même mot utilisé pour décrire ce qui arrive aux disciples des années plus tard lors de la transfiguration du Christ ».

Quand je regarde le tableau de Tanner, je vois la peur dans les yeux de Marie. Si nous entendions Marie décrire sa rencontre avec l’ange, je ne peux qu’imaginer qu’elle nous ferait part de son bouleversement et de son effroi à ce moment-là. Comment pourrait-elle ne pas ressentir ces émotions?

Mais je vois aussi dans ce regard de la ténacité et de la compréhension. Tanner dépeint habilement ce que l’Évangile de Luc suggère: une force tranquille et audacieuse. Dans cette image – et dans les Écritures – il n’y a pas de jeune fille passive qui accepte aveuglément les paroles de l’ange. J’aime cette idée: cette sainte femme était vraiment une femme compétente.

Dans l’interprétation de Tanner, Marie ne porte pas la tunique bleue avec laquelle la plupart des peintres italiens de la Renaissance avaient l’habitude de la revêtir et que nos contemporains associent avec elle aujourd’hui. Elle est plutôt vêtue d’une robe rayée, apparemment usée par le temps, qui rappelle le châle de prière juif (appelé « tallit »). J’aime penser qu’il s’agit d’un clin d’œil à son esprit de prière. Une robe bleue est posée à côté d’elle. Je me demande si ce que Tanner a cherché à communiquer se résume ainsi: quand elle se lèvera et quittera cette pièce, elle se vêtira volontiers de la robe bleue, ayant pleinement assumé une nouvelle identité – celle de mère du Sauveur du monde.

Je ne sais pas pour vous, mais j’ai l’impression que Marie a beaucoup à m’apprendre.

J’ai récemment découvert le poème de Denise Levertov, Annonciation

Et je pense qu’elle touche au cœur de tout cela en revisitant l’Annonciation. 

« Nous connaissons la scène », dit-elle, la salle, le pupitre, le lys, la jeune fille, l’ange. Mais l’approche de la scène par Levertov est totalement différente. Elle présente la partie de l’histoire que nous avons longtemps négligée. Son poème m’aide à voir l’Annonciation et Marie sous un nouvel angle.

Elle souligne que la Marie dont nous parlons est souvent réduite à une « douce obéissance » plutôt qu’au courage, à la compassion et à l’intelligence. Marie a pleinement saisi « l’étonnant ministère qui lui était offert » – porter cet enfant béni, l’Éternité dans son sein. Elle a compris que ce bébé était la source du salut pour tous.

J’aime cette phrase décrivant la tâche qui incombe à Marie, peut-être l’une de mes descriptions préférées de l’incarnation. Il suffit de considérer sa brièveté et sa puissance: 

« Alors, fais naître,
pousse dans l’air, un Homme-enfant
qui a besoin, comme tous les autres,
de lait et d’amour –

mais qui était Dieu ».

C’est vraiment incroyable, n’est-ce pas ? 

Et c’est là que se trouve le point central du poème de Levertov: la décision que Marie a dû prendre. Elle écrit, 

« …elle était libre d’accepter ou de refuser, choix
qui fait partie intégrante de l’humanité »

Et puis, des mots si puissants : « Dieu a attendu ».

Quelle pensée! Levertov démontre de manière convaincante que le fait de porter Dieu était et reste un choix. Un choix qui nécessitait le consentement de Marie. Et maintenant, le nôtre aussi.

Parce que nous devons, nous aussi, répondre aux saintes Annonciations qui nous sont adressées. 

Je suis reconnaissante au Tout-Puissant pour sa compassion, décrite de manière poignante dans ce concept d’un Dieu qui attend notre acceptation ou notre refus. Lorsque nous nous détournons de ces destins, il se montre aimable et bienveillant. Mais Levertov souligne que quelque chose, en fin de compte, est perdu lorsque nous refusons.

« Les vies ordinaires continuent.
Dieu ne les châtie pas.
Mais les portes se ferment, le chemin disparaît. »

Oh, je prie pour que le chemin ne disparaisse pas en moi! Je prie pour que, moi aussi, je consente au plan de Dieu avec un « courage sans pareil ». Comme le souligne Levertov, les mots de Marie « qu’il en soit ainsi » ont apporté la lumière et la transformation – et tout a changé. 

« La pièce s’est remplie de sa lumière/le lys y a brillé/et les ailes se sont irisées. »

Je prie que j’imite Marie qui a intelligemment reconnu la main de Dieu et de ses promesses. Je prie que, comme elle, je choisisse de participer à son œuvre sur terre. Je prie pour que je sois, moi aussi, porteuse de Dieu, acceptant le Christ au plus profond de moi-même et le portant dans ce monde brisé qui a besoin d’un Sauveur. 

 

Joyeux Avent!