À quoi ressemble une Église qui forme un corps uni tout en célébrant la diversité de ses différentes parties? Trois leaders chrétiens nous partagent leurs réflexions. Avec Daniel Décary, Rici Be, Édouard Shatov et Ralph Philémon.

Ralph Philémon: Alors, c’est un plaisir pour moi et un honneur de prendre maintenant le rôle de modérateur à ce moment précis de notre conférence, et c’est vraiment un privilège d’être entouré d’hommes de qualité haut autour d’un sujet si important et durant les prochaines minutes, on va aborder ensemble ce sujet « unis sans être conformes: la responsabilité chrétienne envers l’unité dans la diversité. » Et juste avant d’entamer la discussion, permettez-moi de brièvement présenter ces hommes avec qui j’aurai le plaisir de discuter. Donc, à l’extrême droite, messieur, cher pasteur, bon je vais commencer… Daniel Décary, originaire de Montréal. Il s’est converti à l’âge de 22 ans, donc il n’y a pas de ça si longtemps que ça? Exactement.

Il cumule plus de 20 ans de pastorat, ayant à sa charge trois églises différentes. Par la suite, il a été responsable du département des soins pastoraux à l’église Nouvelle-Vie. Il a maintenant un cabinet privé comme psychothérapeute et prédicateur que Dieu se plaît d’utiliser pour sa gloire à travers la francophonie. Et c’est un enseignant fortement apprécié à l’Institut de théologie pour la francophonie. Merci pour ta présence, Daniel.

Par la suite, nous avons, Rici, qui est à la droite de Daniel, qui Rici Be, qui est d’origine chinoise, cambodgienne et né en Thaïlande. Il est chrétien, né de nouveau depuis 1997. Il a une maîtrise en théologie du séminaire Tyndale à Toronto. Rici a été pasteur à charge de l’une des trois congrégations de l’Église chinoise baptiste de Montréal pendant huit ans. Il sert maintenant avec l’Union baptiste depuis deux ans comme directeur des ministères de la Jeunesse et de la Famille, et il travaille aussi comme coordinateur d’un ministère en santé mentale juvénile avec Mission chrétienne chinoise du Canada. Et il est aumônier de première réserve dans les Forces armées canadiennes. Merci pour ta présence ici.

Et pour terminer, nous avons aussi Édouard Shatov, qui est un prêtre Augustin de l’assomption et responsable des programmes de conférences au Centre Culture et foi du Montmartre – est-ce que je l’ai bien prononcé – Montmartre, à Québec. D’origine russe, son expérience de vie est marquée par ses engagements en Russie, en Roumanie, en France, en Angleterre. Diplômé en histoire, il s’intéresse beaucoup aux liens entre la culture et la foi dans ses multiples dimensions, à travers les différentes époques, autant dans la littérature, la peinture, l’architecture, le théâtre, la musique et le cinéma. Merci pour ta présence, Édouard. Messieurs, c’est un plaisir d’être avec vous. Débutons sans plus tarder, je vais poser une première question et elle est simple et elle a été répondu auparavant, précédemment dans les différentes interventions, mais je la réitère parce que j’aimerais vous entendre. « Est-ce qu’il peut y avoir unité sans uniformité? » Qu’est-ce que vous en pensez? Prière d’élaborer. Peut-être commencer avec toi, Daniel?

Daniel Décary: Je pense que ça fait partie du message central de l’Évangile que nous ne sommes pas créés uniformes. C’est que nous avons été créés dans la diversité. Souvent, je me plais à dire si Dieu avait créé l’univers en noir et blanc, on n’aurait jamais su la différence. Il a choisi d’y mettre la couleur. C’est beaucoup plus beau et c’est ce qu’il a fait avec l’humain. Il a créé l’humain avec différentes couleurs de personnalité. On voit Jésus qui respecte cette personnalité de chacun de ses disciples. Il n’y a jamais dit à Pierre, « Pierre, si seulement tu pouvais être comme Jean. » Ou « Jean, peut-être que tu devrais être plus comme Pierre? » Jamais. Il a toujours respecté la diversité qui était présente dans les personnalités des disciples et c’est cette diversité-là qui va influencer, après, l’Église. Parce que nos personnalités, nos différences, vont se manifester. Et juste quand on est arrivé, j’ai juste regardé comment nous trois, nous sommes vêtus. La différence de personnalité est frappante, à mes yeux, et c’est ça la beauté de l’Église. C’est ça la beauté du christianisme. C’est cette diversité-là.

Ralph Philémon: Merci beaucoup. Rici.

Rici Be: Oh oui, je l’ai fait exprès. Je me suis dit: « un congrès sur la dépolarisation. Je vais mettre des couleurs polarisantes. » Mais malgré qu’on est vêtu différemment, on a tous des pantalons. Et puis, je pense que l’unité doit avoir une force uniformisante. Mais c’est pas juste de rassembler, mais c’est d’intégrer, d’avoir une interdépendance, d’avoir un amalgame, si tu veux. Puis, je pense que ça, il faut avoir cette uniformité-là. Mais en même temps, je pense que sans l’uniformité, on peut voir quelque chose d’encore plus fort que l’unité. Mais a priori, il faut une force uniformisante.

Ralph Philémon: Merci beaucoup Rici. Edouard.

Édouard Shatov: Mais c’est vrai ce que Daniel et Rici, vous dites. Et il y a tout de même une question, c’est que l’unité dans la diversité, l’unité sans uniformité, c’est toujours un défi. Peut-être nous devons nous dire que très sérieusement, si Jésus prie, dans l’Évangile de Jean, « Seigneur, que tous soient un, » c’est parce que c’est tout sauf une évidence. Et c’est la prière de Jésus, aussi, qui nous montre que notre penchant, je dirais presque naturel, sauf que ce n’est peut-être pas naturel, c’est que nous tendons ou vers le côté individualisme extrême ou vers… se fondre dans l’autre ou posséder l’autre pour que l’autre se fonde à nous. Donc, c’est vraiment là que se situe le défi. Évidemment, l’unité dans la diversité, sans uniformité est possible, mais c’est la difficulté et je vais nous donner juste un exemple. Pendant la journée que nous vivons aujourd’hui. déjà, on a parlé beaucoup de notre approche à l’autre, à Dieu, mais très souvent, on dit: « je cherche Dieu, nous cherchons Dieu, nous allons faire, nous allons être. » Je la remercie, parce que c’est Catherine Côté qui m’a fait aussi penser, pour cette réflexion, de dire: « donnez donc à Jésus, je veux me rapprocher de Jésus et de Dieu, » tandis que très rarement, très rarement, nous adoptons la perspective inverse. Que j’ai été choisi. J’ai été aimé. Il faut peut-être que moi, je donne la possibilité à Dieu de se rapprocher de moi parce que très souvent, le problème de diversité, ce n’est pas que moi je ne veux pas que l’autre vienne, mais que j’ai envie d’envahir l’autre. Et donc, comment renverser un peu le mouvement?

Ralph Philémon: Wow! Très riche en réflexions. D’accord. Allons, allons ailleurs, merci messieurs pour vos réponses, allons ailleurs et je veux commencer avec vous, Édouard, comment le chrétien devrait t’il agir face à une personne qui qui verbalise avec véhémence un point de vue diamétralement opposé à ses valeurs?

Édouard Shatov: Mais premièrement, il faut peut-être dire, « je t’écoute. » Et je t’écoute très sérieusement. Et nous allons remarquer que quand on manifeste par notre attitude l’écoute de l’autre, peut-être il faut se calmer, peut-être il faut faire à l’intérieur de nous la prière de l’Esprit-Saint, mais surtout éviter la posture qui est très présente en nous toutes et tous: « bon, laisse-le vider son désaccord et après je vais lui dire comment il faut penser. » Je vais lui expliquer la chose. Après tout, il ou elle comprendra? Non. Il faut juste écouter sérieusement l’autre. Parce que si l’autre dit ce qu’il dit, c’est parce qu’il le pense sérieusement. Il a, peut-être, les raisons de le penser et c’est très sérieux ce qu’il vient de nous dire parce que ça l’habite. Et j’ai un ami qui est athée et qui m’a dit un jour, « Édouard, ne pense pas que je suis crypto-chrétien. Je suis athée. Donc, tu m’écoutes sérieusement, ce que je veux te dire. Et chaque fois, quand nous avons terminé un peu les discussions, pour ne pas m’imposer à lui, je lui disais, « je penserai à toi. » Au bout de deux ans et demi à peu près, il m’a dit, « Et bon, tu peux penser à moi. Tu peux aussi prier pour moi. » Vous voyez, quand on ne s’impose pas, quand on ne veut pas conquérir l’autre, l’autre va aussi baisser son ton, ses émotions. Il va juste dire, « l’autre m’écoute. » Parce que très souvent, nous entrons dans la logique du combat. Quand je dis combat, la bataille à la vie, à la mort.

Ralph Philémon: Merci beaucoup. Rici, si tu veux compléter.

Rici Be: Merci Edouard. Tu ne peux pas sortir le pasteur du gars, donc je vais vous donner trois points. Je pense, l’une des premières choses à faire, c’est qu’il faut accepter avec grâce. Il faut comprendre que nous-mêmes, en commençant, nous avons été opposés à Dieu, puis qu’on a été acceptés par la grâce à travers Jésus. Je pense à un deuxième point qui vient par après, c’est d’être capable de pouvoir communiquer, puis inviter, l’autre. Le message qu’on a à passer, c’est quoi le message qu’on veut passer? Malgré que l’autre soit complètement l’opposé de nous, ça doit être un dialogue, pour moi en tout cas. Puis c’est vraiment d’inviter l’autre à penser à ce que l’on dit, à ce que lui nous dit, et de réfléchir à notre réaction. Puis ensuite, le troisième point, pour moi, c’est vraiment de penser au père, surtout si on parle du père du fils perdu, puis d’être prêt à les recevoir, comme Édouard disait, de les recevoir comme ils sont, de les écouter et de les célébrer quand ils ont une ouverture avec leurs opinions, avec ce qu’ils ont à dire. Au lieu de dire, « eh bien, je te l’avais dit. » On dit souvent ça comme chrétien, « je t’avais déjà dit ça. » On fait souvent ça. Puis je pense qu’en tant que chrétien, on doit se garder, on doit se protéger et protéger les autres de notre propre attitude de faire ça, parce que ça ne mène à rien.

Ralph Philémon: Merci. Je réitère la question: « comment le chrétien devrait-il agir face à une personne qui verbalise avec véhémence un point de vue diamétralement opposé avec ses valeurs? » Daniel.

Daniel Décary: Je pense que Édouard a amené un bon point. C’est aussi d’aller voir le pourquoi de la véhémence. Qu’est-ce qui fait que la personne est si véhémente dans l’expression de son idée? Parfois, il y a des gens qui sont très insécures, qui vont crier pour faire taire leur insécurités. Mais d’autres, parfois, c’est d’aller voir, mais d’où vient cette charge émotionnelle là? D’où elle vient? Quelle est l’histoire de la personne? On oublie souvent que chaque personne est porteur de son histoire, alors quelle est l’histoire, d’où ça vient cette présence très émotionnelle qui peut affecter la façon que la personne… et de se souvenir d’un bon vieux passage, « une parole douce calme la fureur. » Alors, c’est certain que si j’entre dans le combat, comme disait Édouard, si j’entre dans le combat, dans la guerre, la communication cesse. C’est l’accueil de l’autre. Quand j’ai été formé pour travailler en délinquance juvénile, on nous disait quand un jeune est en crise de colère, la dernière chose à lui dire, c’est « calme toi. » C’est encore plus frustrant et peut-être qu’il y en a ici qui l’ont déjà vécu. Mais tu t’emportes et là tu te fais dire, « tu ne m’entends pas. » Et c’est d’entendre l’autre, d’aller voir la charge et là, de désamorcer le climat de guerre pour l’accueil de l’autre.

Rici Be: J’aime beaucoup. J’aime beaucoup l’idée de désamorcer…

Édouard Shatov: Mais il faut laisser crier, parce que Job crie dans la Bible. Il explique toutes ses questions. Ce qu’il veut, c’est que Dieu vienne à sa rencontre, que l’autre soit réellement présent en face. Non pas pour corriger et reprendre, mais pour entendre.

Ralph Philémon: Merci messieurs, pour ces réponses riches, il faut laisser crier. Vraiment intéressant. Merci beaucoup. Alors passons à une autre question. Comment puis-je m’approcher d’autrui, et gardons en tête quelqu’un qui a des points de vue, des valeurs, vraiment opposés aux nôtres. Comment puis-je m’approcher d’autrui sans perdre mon identité en Christ? Rici, je peux te laisser la parole en premier.

Rici Be: Oui, la question était super dérangeante. Je n’étais pas capable, quand tu me l’a posé avant, j’étais comme, comment je vais répondre à ça? Je pense qu’on a fait référence à ça aujourd’hui, hier soir, toute la dynamique, nous contre eux, l’autre, l’étranger, ça je pense qu’on le fait naturellement. Puis je pense, malgré qu’on le fait naturellement, il faut trouver une façon d’avoir une saine perception de l’autre, de l’étranger. « Lui, il porte des jeans et pas des pantalons vert. » C’est facile d’avoir cette perception qui est malsaine, qui est basée sur la crainte, qui est basée sur l’insécurité, qui est basée sur le jugement. Puis, je pense qu’il faut avoir une saine perception qui est basée sur la curiosité. D’aller vers l’autre, mais pas juste d’être curieux, mais d’avoir, pour moi, d’avoir une joie dans mon identité dans le Seigneur. Pour moi, Jean 10.10, c’est super important. De dire, je suis-tu chrétien, et je trippe-tu comme Chrétien. Parce que si je ne trippe pas comme chrétien, quand je vais aller vers la rencontre de l’autre, et que je vais être curieux, je vais être jaloux de l’autre. Puis je vais me perdre. J’ai toujours été trippeux, puis avant que je sois chrétien, j’étais trippeux aussi. Puis, quand j’ai rencontré des chrétiens, je me suis dit: « hey, ils trippent donc bien eux autres! » Ça, ça m’a invité, ça m’a amené à devenir chrétien, à prendre l’identité chrétienne. Pour moi, maintenant, en allant vers d’autres, j’essaie de garder ça. Cette joie là, il faut l’avoir.

Ralph Philémon: Merci Daniel.

Daniel Décary: Je te dirais que c’est de garder une humilité, d’abord. Parce qu’on a déjà été ennemi de Dieu, si je peux dire, en tout cas pour moi, j’ai déjà eu une période où j’étais très réfractaire à tout ce qui avait rapport avec Dieu. C’était mon incompréhension. Je pensais que je le connaissais, mais je ne le connaissais pas vraiment. D’accueillir, de chercher la compréhension de l’autre, d’avoir l’humilité. Lytta Bassett, qui est théologienne à Genève, en Suisse, enseigne dans les soins pastoraux, surtout pour aumôniers ou ceux qui vont travailler en thérapie. Et elle dit: « Lorsque tu rencontres quelqu’un, tu rencontres un inconnu. » Et elle va prendre l’emphase sur le « in » qui veut dire « non. » Alors, le « no connu. » Donc, je ne connais pas l’autre. Et c’est de garder cette ouverture. En thérapie, on est constamment, je suis constamment appelé à garder l’ouverture pour la découverte, de connaître l’autre.Et bien souvent, ma résistance, ou quand je peux être réfractaire, ou mon manque d’ouverture, c’est parce que je fais face à l’inconnu. Je fais face à quelqu’un que je ne connais pas. Et c’est là, d’avoir cette ouverture là, de dire, « quelle est son histoire? » D’où vient la personne, encore une fois? Compréhension, humilité. D’être réfractaire à Dieu, on l’a tous été, mais d’accueillir et de ne jamais croire – alors ça, c’est mon idée à moi – ne jamais croire, parce que ça fait partie de mon histoire, ne jamais croire qu’un humain n’a pas une quête de sens dans sa vie. Et c’est là, de toujours garder cette ouverture. Ça peut se manifester de certaines façons et de façons très arrogantes, parfois, c’est vrai. Mais il y a une quête derrière chaque humain de trouver un sens à sa vie. Et moi, j’ai la conviction profonde que chaque être humain a été créé avec un élément spirituel. Donc, de garder cette ouverture-là pour accueillir l’autre.

Ralph Philémon: Merci, merci, Édouard.

Édouard Shatov: Mais moi, j’ajouterais peut-être ce que Daniel dit vers l’humilité. J’ajouterais une sorte de gratuité, c’est-à-dire donner du temps à l’autre, au-delà de tel que l’autre est. Parce que très souvent, vous voyez, nos vies sont occupées, nous avons des agendas chargés. Donc quand on rencontre l’autre, c’est très souvent pour régler un problème: personnel, professionnel ou ecclésial. Et donc, quand on voit l’autre juste pour le plaisir de voir l’autre, juste pour donner du temps gratuit, et je ne pense pas à 10 minutes, mais disons 2 heures. On peut construire l’amitié, au moins découvrir que l’autre n’est pas mon ennemi ou au moins voir les réelles différences et réelles difficultés. C’est la première chose. Donner un peu de temps gratuit, au-delà de tout utilitarisme qui nous habite. La deuxième chose, c’est que dans les lieux, c’est une pensée que Anne Waddell m’a inspiré un petit peu en l’écoutant tout à l’heure, c’est que nous devons créer les lieux. Et ça, c’est notre problème actuellement. Créer les lieux où nous pouvons nous rencontrer. Hors, nos églises sont très souvent fermées. On les ouvre pendant une heure et demie pendant le service religieux et après, essayez de trouver la sonnette. Je vous souhaite la bonne chance. De temps en temps, moi, je vis la chose que quelqu’un m’appelle, je prends le téléphone et la personne dit: « Ah, c’est vous! Je me suis préparé pour parler au répondeur. »

Édouard Shatov: Je dis « je vous écoute, » et la personne dit, « je ne sais plus ce que j’ai voulu dire. » Je dis, « bon, prenez votre temps. » Et c’est précisément quand, je pense que c’est là que nos vies communautaires peuvent être très, vraiment, dynamisées. Oui, attendre l’autre. Vous savez, dans l’Église catholique, il y a ce qu’on appelle la confession. Et quand j’étais ordonné prêtre, je me suis assis dans cet endroit qu’on appelle le confessionnal pour attendre l’autre. Vous savez, il y a des jours où des gens viennent. Il y a des jours où vous êtes assis là-bas pendant deux heures, personne. Et là, vous comprenez qu’est-ce que c’est qu’attendre l’autre. Où il n’y a aucun utilitarisme. Peut-être que nos communautés, nous devons créer ces lieux et progressivement les gens vont les connaître. J’étais très sensible à ce que Anne disait à propos des personnes, les jeunes femmes en détresse. Mais vous savez, pour avoir confiance, il faut voir le lieu où on peut venir, non pas pour prendre le rendez-vous ou comme hier même, je cherchais la sonnette dans cette église et on se regardait avec quelqu’un et on s’est dit: « Est-ce qu’on sonne à la bonne porte? » Non, il faut vraiment être là. Voilà deux réflexions à ce propos.

Ralph Philémon: Vos réflexions sont riches, messieurs. Merci beaucoup. En terminant, brièvement, et allez-y si quelqu’un veut se lancer en premier, « comment les chrétiens devraient-ils se distinguer des autres communautés en matière de dépolarisation? »

Édouard Shatov: Ah, je vais essayer, là, pour être un peu provocateur. Vous savez, le drame de nous tous, c’est que Dieu, quand il parle, ça se fait simultanément. Sa parole, elle est performatrice tout de suite. Notre problème à nous, c’est que nous pensons une chose, nous disons encore une autre chose, et nous faisons la troisième et peut être même quatrième, cinquième et sixième. Et donc, peut-être que si nous essayons de créer un peu plus de cohérence… La cohérence absolue n’existe pas, c’est Dieu seul qui peut être cohérent à l’absolu, mais un peu plus de cohérence, nous arrêterons de faire peur aux autres. Si nous parlons en simplicité de nos dons, qui sont extraordinaires, mais aussi de nos malheurs, peut-être nous saurons un peu plus crédible aux yeux des autres. Parce que l’autre, il va comprendre que telle communauté, telle communauté, ce n’est pas le lieu où je dois être impeccable, mais le lieu où je peux entrer dans le cheminement spirituel, faire mon pèlerinage de vie. Et vous savez, c’est bien la distinction entre la littérature, disons classique, et la Bible, si on parle au point de vue littéraire. Dans la Bible, il n’y a pas de héros. Il y a des humains. Il n’y a pas de héros. Abraham est un menteur, il ment au pharaon. Si vous n’avez pas repéré, relisons le récit d’Abraham. Noé est juste, merveilleux, obéissant, mais il s’en fout des autres. Pendant 52 ans, il construit l’arche. Il ne parle pas de cela. D’où la tradition juive, par exemple, de tirer la conclusion que pour être croyant, il ne suffit pas d’être obéissant. Joseph, merveilleux. Mais il dit: « mais je suis bien, vous allez tous vous incliner devant moi. » C’est sympa, hien? Vous savez, je connais un évêque au Canada, quand il est venu au Séminaire, il a dit: « j’ai un charisme hiérarchique. » Il est devenu l’évêque. Bon évêque d’ailleurs. Mais le problème, c’est que, voilà, d’être un peu plus simple avec toutes nos forces, mais aussi avec nos faiblesses, et peut-être que nous pourrions partager nos dons.

Ralph Philémon: Merci beaucoup.

Rici Be: Je vais rebondir sur tout ce que tu disais à la fin, Édouard, nos faiblesses. Puis je pense, je vais toucher une corde sensible, durant la pandémie on a vu beaucoup de chrétiens critiquer d’autres chrétiens, puis je pense qu’il faut faire très attention. Quand j’étais au Séminaire, il y avait un de nos profs qui nous a dit: « Faites attention de la façon que vous allez critiquer puis parler des autres chrétiens si vous n’êtes pas d’accord avec eux. » Je pense que la parole le dit bien dans Jean 13.35, on va être connue de la façon qu’on s’aime. Puis ça, je pense, c’est super important parce qu’à l’interne, il faut, parmi nos familles de chrétiens, il faut « dealer, » il faut trouver une façon de pouvoir se parler, communiquer de nos faiblesses sans pousser l’autre par en bas, parce que l’unité n’est plus là. Puis on se rendra jamais à parler de la compréhension de nos forces. Puis, je pense que Jean 13.35, c’est super clé pour moi.

Ralph Philémon: Alors Daniel, je te laisse le mot de la fin.

Daniel Décary: Je dirais qu’il faut s’éloigner de ce genre de discours polarisant-là. Je pense que la parole est claire. Ce n’est pas par notre position sur la vaccination qu’on va être connu, mais c’est par notre amour les uns pour les autres qu’on va être connu. Et parfois, je suis un petit peu découragé de voir les discours sur les médias sociaux. Parce que l’amour, où est l’amour? Et il faut garder l’ouverture et l’humilité. Moi, j’ai fait ma maîtrise à l’Université de Sherbrooke – je salue les gens de Sherbrooke – en théologie pour devenir thérapeute avec la dimension spirituelle. Mais c’était dans une théologie à caractère plus catholique qui était bon, l’arrière-plan de mon enfance. Et ce que j’ai appris, c’était merveilleux. J’ai appris la contemplation, moi qui était dans l’action, et on m’a enseigné, « non, Daniel, laisse émerger, contemple. » On m’a ramené la force du symbole qu’on a perdu dans l’Église évangélique. Revenir au symbole, à la force du symbole. Il y a des choses que j’ai appris qui sont absolument merveilleuses. J’espère que je leur ai aussi montré quelque chose. Mais c’est ça la richesse. Quand il y a l’ouverture et l’humilité de dire « je ne sais pas tout, je n’ai pas la mainmise sur la vérité. » J’ai un regard et d’autres ont des regards. Et si on met tous les regards ensemble, on va avoir une révélation beaucoup plus grande de ce qu’est l’Évangile et ce qu’est le message de Christ.

Ralph Philémon: Merci, merci beaucoup, messieurs. J’en sors personnellement et je pense que je vais parler au nom de plusieurs, j’en sors un peu plus grandi de notre interaction. Merci beaucoup.


Édouard Shatov est prêtre Augustin de l’Assomption et responsable des programmes de conférences au centre Culture et foi du Montmartre à Québec. D’origine russe, son expérience de vie est marquée par ses engagements en Russie, en Roumanie, en France et en Angleterre. Diplômé en histoire, il s’intéresse beaucoup aux liens entre la culture et la foi dans ses multiples dimensions à travers les différentes époques, autant dans la littérature, la peinture, l’architecture, le théâtre, la musique et le cinéma. Il a récemment publié un livre d’entretiens avec Sophie Brouillet aux éditions Médiaspaul où il relate son itinéraire hors du commun et partage ses réflexions sur l’Occident et le futur de la spiritualité dans ce contexte laïcisé. Un pèlerin russe au XXIe siècle: Entretiens avec Édouard Shatov
Rici Be est marié depuis 15 ans et il est papa de 3 garçons.D’origine Chinoise-Cambodgienne et né en Thaïlande, il est Chrétien né de nouveau depuis 1997. Il a fait un Master of Divinity au séminaire Tyndale à Toronto en ministère jeunesse et éducation chrétienne. Durant ses études, il a servi dans une église antillaise dans le quartier très multiculturel Jane-Finch de Toronto. Rici a été pasteur à charge de l’une des 3 congrégations de l’Église chinoise Baptiste de Montréal pendant 8 ans. Il sert maintenant avec l’Union baptiste depuis 2 ans comme directeur des ministères de la jeunesse et de la famille. Il travaille aussi comme coordinateur d’un ministère en santé mentale juvénile avec Missions chrétiennes chinoises du Canada et il est aumônier de première réserve dans les Forces armées canadiennes.
Daniel Décary est originaire de Montréal et il s’est converti en 1983 à l’âge de 22 ans. En 2007, après plus de 20 ans de pastorats dans 3 églises différentes au Québec et après avoir obtenu une Maîtrise de l’université de Sherbrooke en Counselling pastoral, il a joint l’équipe pastorale de l’église Nouvelle Vie de Longueuil où il a été le responsable du département des soins pastoraux jusqu’en mai 2019. Depuis, Daniel a établi un cabinet privé comme psychothérapeute ainsi qu’un ministère de prédication et d’enseignement. Il détient un permis de Psychothérapeute de l’Ordre des Psychologues du Québec et il est membre de l’Association Canadienne des Intervenants Psychospirituels (ACIP). Il est également membre du corps enseignant de l’ITF à Longueuil et consultant Birkman. Il détient un D.E.C. en Éducation spécialisée, un bac en Théologie, un bac en Psychologie, et une M.A. en Counselling pastoral à l’université de Sherbrooke.